Il suffit aujourd’hui de parcourir Instagram quelques minutes et de chercher « yoga ».

Des corps magnifiques. Des postures impressionnantes. Des paysages extraordinaires. Des tenues parfaitement assorties. Des équilibres que beaucoup d’entre nous ne réaliseront probablement jamais.

Tout cela peut être beau. Inspirant même.

Et pourtant, quelque chose m’interroge.

À quel moment est-ce encore le yoga que nous montrons… et à quel moment est-ce nous que nous demandons de regarder ?

Je pose cette question sans jugement. Je suis moi-même professeur de yoga et méditation, je communique sur les réseaux sociaux et, comme chacun, je dois probablement rester attentif à mon propre ego.

Car il serait finalement assez paradoxal d’écrire un texte sur l’ego… en se plaçant soi-même au-dessus de ceux que l’on critique.

Le paradoxe est pourtant là

Le yoga nous invite depuis des siècles à porter progressivement le regard de l’extérieur vers l’intérieur.

À observer plutôt qu’à paraître.

À ressentir plutôt qu’à démontrer.

À nous détacher progressivement du besoin de reconnaissance, de comparaison, de possession, de performance.

Et voici que notre époque nous propose exactement le mouvement inverse: nous montrer, obtenir des réactions, compter les abonnés, mesurer notre visibilité et construire notre image.

Le yoga n’a évidemment pas créé ce phénomène. Instagram non plus.

Les réseaux sociaux ne font peut-être qu’amplifier quelque chose qui a toujours existé en nous: le besoin d’être vu, reconnu, apprécié, aimé.

Et ce besoin est profondément humain.

Revenir simplement à Patanjali

Au milieu de cette réflexion, il est peut-être utile de revenir à l’un des aphorismes les plus connus des Yoga Sūtra de Patanjali:

« Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ »

Yoga Sūtra I.2

Que l’on peut traduire simplement par:

« Le yoga est l’apaisement des fluctuations du mental. »

Patanjali ne nous parle ici ni de la beauté d’une posture, ni de souplesse, ni de performance, ni de l’image que nous donnons de nous-mêmes.

Il nous ramène à l’intérieur.

Et peut-être est-ce justement là que la balle revient au centre.

La question n’est finalement pas de savoir si publier une belle posture sur Instagram est bien ou mal.

La question pourrait plutôt être :

Qu’est-ce que cela met en mouvement en moi?

Ai-je envie de partager ? De transmettre ? D’inspirer ?

Ai-je aussi besoin d’être vu, reconnu, admiré ?

Que se passe-t-il en moi si personne ne réagit ?

Sans jugement.

Simplement observer.

Car cette observation elle-même fait déjà partie du chemin.

Le problème n’est pas la belle posture

Je ne pense pas qu’il faille opposer un « vrai yoga » à un « faux yoga ».

Une posture spectaculaire peut être le fruit de nombreuses années de pratique, de patience et de discipline. Une belle photographie peut transmettre de la joie, donner envie de pratiquer ou simplement célébrer la beauté d’un corps en mouvement.

Et un professeur de yoga doit aussi pouvoir faire connaître son travail.

Le problème n’est donc ni la posture, ni la tenue, ni la photographie.

La question qui me semble plus intéressante est celle de l’intention.

Pourquoi est-ce que je publie cette image ?

Pour transmettre quelque chose ?

Pour inspirer ?

Pour partager ?

Ou, parfois, simplement pour être admiré ?

Et si la réponse est cette dernière, ce n’est peut-être même pas quelque chose qu’il faudrait condamner.

Peut-être simplement quelque chose à observer.

Car observer sans immédiatement juger est déjà une pratique du yoga.

Quand le tapis devient une scène

Il existe néanmoins un risque.

À force de montrer le yoga principalement à travers des corps souples, minces, jeunes ou particulièrement entraînés, nous pouvons finir par transmettre une étrange définition de cette pratique.

Comme si « progresser en yoga » signifiait réussir des postures de plus en plus difficiles.

Comme si celui qui place sa jambe derrière la tête avait nécessairement parcouru davantage de chemin que celui qui reste simplement assis, immobile, à observer son souffle.

Or nous le savons : ce n’est pas forcément le cas.

On peut avoir une souplesse extraordinaire et rester prisonnier de son ego.

Et on peut pratiquer une posture extrêmement simple tout en accomplissant un immense travail intérieur.

La difficulté d’une posture ne mesure pas la profondeur d’une pratique.

Le yoga face à l’ego

Dans la philosophie du yoga apparaît la notion d’ahamkara, cette construction du « moi », de l’identité à laquelle nous nous attachons.

L’objectif n’est pas de détruire l’ego. Nous en avons besoin pour vivre, agir, créer, enseigner.

Mais peut-être pouvons-nous apprendre à ne plus lui donner toute la place.

C’est là que les réseaux sociaux deviennent, paradoxalement, un extraordinaire terrain de pratique.

Que se passe-t-il en moi lorsque ma publication reçoit peu de réactions ?

Lorsque quelqu’un d’autre est davantage suivi ?

Lorsque je vois un corps plus jeune, plus souple ou plus beau que le mien ?

Lorsque personne ne remarque ce que j’ai publié ?

Voilà peut-être une forme très contemporaine de yoga.

Non plus seulement tenir un équilibre sur les mains…

mais observer ce qui vacille en nous lorsque nous ne sommes pas regardés.

Chacun est sur son chemin

Je n’ai aucune envie de distribuer les bons et les mauvais points.

Celui ou celle qui publie chaque jour des postures magnifiques est sur son chemin.

Celui qui pratique seul dans sa chambre sans jamais publier une photographie est sur le sien.

Celui qui commence le yoga pour avoir un corps plus souple peut, quelques années plus tard, y découvrir quelque chose de beaucoup plus profond.

Nous entrons tous dans le yoga par une porte différente.

Et peut-être devons-nous aussi accepter que notre compréhension de cette pratique évolue avec le temps.

Après de nombreuses années de yoga et de méditation, je me pose d’ailleurs probablement davantage de questions qu’à mes débuts.

Et c’est très bien ainsi.

Alors, Instagram a-t-il rendu le yoga narcissique ?

Je ne le crois pas.

Instagram nous offre simplement un miroir particulièrement puissant de notre époque… et peut-être de nous-mêmes.

À nous de décider ce que nous voulons en faire.

Nous pouvons utiliser une image pour dire :

« Regardez-moi. »

Mais nous pouvons aussi l’utiliser pour dire :

« Regardez en vous. »

La différence est parfois imperceptible de l’extérieur.

Elle se trouve peut-être simplement dans notre intention.

Et finalement, derrière les postures, les vêtements, les paysages, les photos et les milliers d’abonnés, il reste pour moi une question beaucoup plus simple :

Le yoga nous apprend-il à devenir remarquables…

ou à avoir de moins en moins besoin d’être remarqués ?

Je n’ai pas la prétention d’avoir la réponse.

Mais je trouve que la question mérite d’être posée.

François – Namasté.